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Patrice Yantho : «la loi de 2013 a le mérite d’avoir incité et encouragé beaucoup d’investissements» au Cameroun

Patrice Yantho : «la loi de 2013 a le mérite d’avoir incité et encouragé beaucoup d’investissements» au Cameroun
  • Date de création: 17 août 2018 11:15

(Agence Ecofin) - Juriste, ancien banquier puis responsable pour l’Afrique francophone des activités Corporate finance et financement des infrastructures chez KPMG, le directeur général du cabinet JMJ Africa, Patrice Yantho (photo), livre sa perception de l’environnement des affaires au Cameroun, et esquisse des pistes de solutions en vue de l’améliorer, pour plus d’efficacité et d’efficience.

Après une carrière de banquier et de conseil, vous avez créé et dirigez le cabinet JMJ Africa, spécialisé dans l’accompagnement des investisseurs. Concrètement, en quoi consiste votre travail ?

Notre travail est au cœur de l’investissement. Il consiste à assister, accompagner, représenter et encourager les investisseurs et les entreprises, dans toutes les phases de leurs investissements. C’est à dire de l’idée -création- à la réalisation, y compris les phases de croissance des activités ou de restructuration.

Notre offre de services est conçue pour être adaptée à l’environnement des affaires en Afrique, aux problèmes d’investissement, de financement, de gestion et de sécurisation, aussi bien pour les projets, les entreprises que les Etats. Nous sommes très orientés performance, conscients de ce que le succès des projets d’investissement contribue à la réduction du chômage et de la pauvreté, à la dynamisation du tissu industriel et au développement socio-économique.

JMJ Africa est très impliqué dans la construction d’une unité de transformation de cacao dans la zone industrielle du port en eau profonde de Kribi, projet de plus de 30 milliards de francs Cfa porté par le groupe ivoirien Atlantique. Où en êtes-vous avec ce projet ?

D’emblée, nous tenons à exprimer nos remerciements à ce visionnaire africain qu’est le président Koné Dossongui, du groupe Atlantique, qui nous a associé dès les premières heures, dans la concrétisation de cette vision en nous offrant les opportunités de nous exprimer sur des projets d’envergure. Avec notre équipe de jeunes diplômés africains, que nous remercions par la même occasion, nous croyons avoir dignement honoré cette confiance, à en croire sa satisfaction. A ce jour, ladite confiance reste d’ailleurs maintenue.

S’agissant du projet dont vous parlez, il avance suffisamment bien dans sa phase de réalisation. Le promoteur, notre équipe et l’équipe projet font un travail formidable, mais discret. Le niveau d’exécution est satisfaisant. A la fin du mois d’octobre, les premiers essais seront effectués à l’usine Atlantic Cocoa Corporation de Kribi, selon le chronogramme que nous maitrisons jusqu’ici. Ensuite, suivra le démarrage de la phase d’exploitation proprement dite. Nous avons bouclé le financement intégral avec les banques locales et internationales qui ont montré leur intérêt pour le projet.

En dehors de cet investissement de la société Atlantic Cocoa, quels sont les autres projets sur lesquels vous avez travaillé au Cameroun et à l’étranger ?

De manière non exhaustive, notre équipe de 64 personnes, et moi-même, travaillons avec les investisseurs locaux et étrangers, ainsi que l’Etat ; avec pour objectif de leur permettre de faire de chacun de leurs projets, un beau succès et de chacune de leurs entreprises une belle aventure, profitable et pérenne, et surtout émaillée de performances constantes.

Concrètement, nous avons travaillé et continuons de travailler sur le projet du «Douala Grand Mall», un investissement de 80 milliards de francs Cfa porté par le Fonds d’investissement britannique Actis ; le projet de Complexe agroindustriel de Kaélé, que nous avons structuré avec l’Etat camerounais (la Primature et le ministère de l’Industrie) ; nous travaillons sur un projet de cimenterie et de production du clinker au Cameroun. Nous avons également dans notre portefeuille la restructuration globale d’une importante industrie leader de la place.

A l’étranger, en Côte d’Ivoire, nous avons travaillé sur la construction d’une usine de transformation du cacao et d’une cimenterie. Actuellement, nous sommes sur un projet de clinique moderne à Abidjan. Au Bénin, nous bouclons en ce moment le financement d’une importante minoterie de la place.

Sur la base de votre expérience dans l’accompagnement des investisseurs, quels sont les principaux obstacles à l’investissement privé au Cameroun ?

D’entrée de jeu, il faut relever que les obstacles émanent des acteurs qui, dans la chaîne de l’investissement, sont très nombreux. Il y a notamment l’Etat, les promoteurs, les banques, les collectivités environnantes de la zone du projet, les partenaires, les fournisseurs, les prestataires et les intermédiaires. Tout en reconnaissant que l’Etat camerounais déploie beaucoup d’efforts pour améliorer l’investissement privé et le climat des affaires, il convient tout de même de souligner que ces efforts ne sont pas toujours déployés sur les meilleurs leviers, afin de pouvoir garantir l’atteinte des objectifs stratégiques visés.

En réalité, les efforts des pouvoirs publics souffrent de lacunes conceptuelles et de tares opérationnelles. Elles se traduisent par un déficit d’harmonisation entre la vision ou les objectifs visés, et l’arsenal administratif, foncier et fiscalo-douanier mis en place. Les effets de ce déficit impactent le montage financier des projets d’investissements et portent en eux, les gènes du déséquilibre de la structure financière de l’investissement privé. En outre, l’on remarque une multiplicité inappropriée des structures intervenant dans la chaîne de l’investissement, notamment au niveau des mesures incitatives et de leur mise en œuvre ; et même un déficit d’assistance et de suivi des investisseurs en phase d’amorçage, de réalisation et de difficultés.

En ce qui concerne l’environnement de l’investissement, l’on observe que plusieurs banques, souvent dites surliquides, pratiquent non seulement des taux d’intérêt prohibitifs, mais aussi rechignent à financer l’investissement dans les cas de startup, des entreprises en difficultés, ou des promoteurs dépourvus de fortunes ou d’actifs considérables. Cette démarche d’appréciation du risque est néfaste sur le potentiel de l’investissement privé. Les banques devraient davantage s’investir dans le financement des projets, sur la base de leur viabilité et non sur la base de la fortune des promoteurs ; elles devraient s’accoutumer à travailler avec des fonds de garanties pour la couverture de leur exposition, et faire face aux exigences réglementaires auxquelles elles sont assujetties, naturellement en veillant sur la recouvrabilité des dépôts des épargnants.

Dans le même temps, les banquiers devraient s’intéresser au financement des entreprises en difficultés et en restructuration, afin de leur donner la chance ultime dont elles ont souvent besoin pour redécoller. Naturellement, cela devrait se faire sur la base des plans de restructurations pertinents et la prise en compte des retours d’expérience sur les origines des difficultés passées.

Etant donné que la plupart des entreprises de l’environnement camerounais ne sont pas cotées en bourse, il devient primordial de dynamiser le secteur financier, notamment par l’encouragement de solutions complémentaires aux banques, à l’instar du capital investment. Un régime incitatif facilitant l’installation des sociétés de capital investment serait d’ailleurs bienvenu. Pareil dispositif permettra de financer les jeunes sociétés (startup) au moyen de l’opération du capital-risque ; de racheter des entreprises en difficultés au moyen du capital retournement ; d’accompagner et soutenir les entreprises en croissance au moyen du capital développement ; de faciliter la transmission des entreprises et le changement des actionnaires au moyen de l’opération LBO (Leveraged Buyout, ou reprise d’entreprise avec effet de levier, en français).

Enfin, les promoteurs devraient s’entourer de l’expertise. Car, un promoteur n’est pas forcément un expert en gestion de projets ou d’entreprises, ou de recherche de financement et n’est pas forcément aguerri aux subtilités de l’investissement. Ils doivent développer la culture de s’offrir les services des conseils et experts, pour faire face à leurs problèmes de gouvernance, d’investissement, de gestion de l’endettement, des actifs, de croissance, etc.

Face au tableau que vous venez de peindre, sur quels leviers faut-il actionner, selon-vous, pour lever ces obstacles ?

En des termes simples, l’investissement c’est comme la vie : il a un cycle. L’alimentation infantile n’est pas la même que celle des adultes ou des malades. Il faut des solutions adaptées à toutes les phases, pour être efficace et efficient.

A la naissance de l’investissement, les mesures incitatives prévues par le cadre réglementaire doivent être automatiques, les procédures intermédiaires constituant des foyers potentiels de corruption, avec ses conséquences négatives sur le climat des affaires. Un autre levier important sur lequel il convient d’actionner en urgence, c’est celui de la phase où l’investissement privé est en difficulté. En fait, les incitations ne doivent pas se limiter à la phase d’amorçage, elles doivent se poursuivre pendant la phase de difficultés, afin de garantir le succès et le développement durable d’un investissement.

Tenez, par exemple ! Comme matérialisation du déficit de cohérence entre la vision publique et l’action publique administrative, la quasi-totalité de l’arsenal des structures et programmes étatiques œuvrant pour la facilitation de l’investissement, est concentrée sur la phase d’amorçage de l’investissement ; alors que le taux de mortalité des entreprises est de 8/10 tous les cinq ans. Donc, seules deux entreprises sur les 10 créées survivent au bout de 5 ans.

Face à ce constat, nous plaiderons volontiers auprès du patronat et du gouvernement, pour la mise en place urgente d’un régime fiscalo-douanier incitatif pour les entreprises en difficultés ou en restructuration. Car, les entreprises en difficultés sont généralement celles qui ont traversé le ravin de la phase d’amorçage de l’investissement, et ont plus de chance de réussir de par leur expérience et leur maturité. A ce sujet, l’Acte uniforme Ohada a anticipé en mettant sur pied un Droit des entreprises en difficultés. Associer à cela un régime fiscalo-douanier incitatif clair et facilement opérationnel, viendra booster l’investissement privé, prolonger la durée de vie des entreprises, et booster la croissance de l’économie camerounaise.

Dans le même temps, il faut plus de justice et d’équité dans le traitement des investisseurs, parce que l’Etat est un régulateur de l’activité économique. En tant que tel, il est un arbitre garant de la compétitivité et de la performance généralisée de son tissu économique. Par exemple, si vous prenez le secteur de la transformation du cacao, vous constaterez que les facilités accordées aux broyeurs ne sont pas identiques, ce qui constitue en soi, une discrimination négative avec les implications subséquentes. La concurrence devant être saine pour un climat des affaires propice à l’investissement privé, de tels agissements sont à proscrire.

L’intelligence économique, la disponibilité et la facilitation de l’accès aux données statistiques et économiques sont également un levier important pour l’investissement privé. Dans un environnement économique mondial globalisé et fluctuant, l’intelligence économique doit garantir aux acteurs économiques les données de qualité, susceptibles de faciliter l’analyse et la prise de bonnes décisions d’investissements ou de réorientation stratégique.

Enfin, nous suggérons fortement la création d’un Guichet unique de l’investisseur, lieu par excellence de la création des sociétés, de l’octroi des incitations à l’investissement et à des facilités fiscalo-douanières, pour la restructuration des entreprises en difficultés. Ce guichet devrait fusionner les activités actuellement dédiées aux multiples agences (Agence de promotion des investissements, Agence de promotion des PME, Office nationale des zones franches industrielles, projets Agropoles, etc.) et autres démembrements étatiques dédiés à l’accompagnement de l’investissement privé. Avec une gouvernance performante, proactive et moderne de la part d’une telle institution, le Cameroun réduira considérablement les obstacles à l’investissement privé et pourra avancer significativement vers sa vision projetée de pays émergent.

Quelle appréciation faites-vous de la loi d’avril 2013 portant incitations à l’investissement privé en République du Cameroun ?

La loi de 2013, modifiée en juillet 2017, a le mérite d’avoir incité et encouragé beaucoup d’investissements. Il faut le reconnaitre, même si un débat actuel est pendant sur les questions de fond et la consistance opérationnelle des incitations prévues, relativement aux résultats obtenus, comparés aux attentes escomptées. A notre humble avis, l’efficacité d’une loi comme celle d’une décision de justice, s’apprécie par l’aisance de sa mise en œuvre et son opérationnalité. Dans la pratique, le processus pour bénéficier des avantages prévus par cette loi est lourd, ce qui fait qu’il n’est pas facile de le boucler en moins de plusieurs mois. Le processus de jouissance des avantages l’est encore plus. Les institutions en charge devraient auditer le circuit, pour analyser sa performance pour l’investissement privé, l’améliorer et le fluidifier davantage, en excluant toutes les pesanteurs.

Vous venez d’ouvrir une filiale de JMJ Africa en Côte d’Ivoire. Que visez-vous à travers cette extension ?

Depuis le début, notre vision est celle de bâtir un grand cabinet international africain, pour accompagner le continent dans la réalisation de ses projets, au moyen des prestations d’intelligence ; avec en termes de positionnement stratégique, l’implantation en Afrique francophone et anglophone. Notre bureau Afrique centrale est basé au Cameroun, et celui de l’Afrique de l’Ouest, en Côte d’Ivoire.

Notre équipe est constituée d’Africains. Nous sommes des Africains dans l’âme et sommes convaincus que c’est l’heure de l’Afrique. Notre intelligence doit servir au développement de l’Afrique et les indicateurs sont convergents sur la croissance du marché du Conseil en Afrique. Contribuer à une meilleure performance des entreprises, des industries ; contribuer à la réalisation réussie des projets en Afrique, qu’ils soient portés aussi bien par les étrangers, les Africains, que les Etats, c’est contribuer au développement du continent, à la réduction du chômage et de la pauvreté, et poser les bases d’une croissance et d’un développement durables.

La recherche des financements est l’une des étapes les plus difficiles en matière d’investissement au Cameroun. A ce sujet, tout le monde semble s’orienter vers les banques, alors que le pays dispose d’une bourse des valeurs mobilières à Douala, DSX. Qu’est-ce qui peut expliquer ce choix, selon vous ?

Ce choix se justifie tout simplement par le fait que la majorité des entreprises camerounaises ne sont pas cotées. Elles n’ont pas beaucoup d’alternatives que celles de recourir aux banques et aux sociétés de capital investissement.

Quelles recettes pouvez-vous suggérer aux responsables de la DSX et aux autorités camerounaises, pour dynamiser ce marché financier ?

Très humblement, nous avons conscience des efforts et énergies déployés depuis de longues années pour la dynamisation du marché financier camerounais. Je crains cependant que ce projet de dynamisation soit plombé, pendant quelques années encore, par le manque de culture boursière des entrepreneurs locaux, d’une part, et le fait que l’activité de PSI (Prestataire de service d’investissement) soit limitée aux banques classiques, d’autre part.

Les décideurs publics et ceux de la DSX devraient autoriser, faciliter et inciter la participation des intermédiaires et établissements financiers hors contrôle de la Commission bancaire, à l’instar des sociétés de gestion et d’intermédiation (SGI) et des structures de conseils ; ou alors donner un statut de démarcheurs et d’apporteurs d’affaires, lesquels sont suffisamment actifs dans la zone Uemoa.

Par ailleurs, ces mêmes autorités devraient se faire accompagner par des conseils, afin d’identifier, répertorier, créer l’adhésion, assister et préparer l’introduction des entreprises éligibles en bourse. Il faut également sensibiliser les entreprises sur le rôle et l’intérêt de la bourse pour leurs activités, leur notoriété, leur pérennisation, leur performance dans la gouvernance et leur accès aux financements pour leur croissance, ainsi que sur l’intérêt de la communication financière sincère. 

Quelle appréciation faites-vous du projet de fusion entre la Bourse de Douala et celle de Libreville, récemment décidé par les autorités de la Cemac ?

Le projet entériné en 2017 par la Conférence des chefs d’Etats de la Cemac participe d’un consensus sage. Il s’agit d’une belle avancée espérée, qui viendra matérialiser l’effectivité d’une intégration sous-régionale, avec un régulateur unique. C’est inéluctablement une aubaine pour les investisseurs d’avoir accès à une place financière régionale importante. Nous espérons que cette fusion contribuera à renforcer le capital confiance, en vue d’une dynamisation du marché financier sous-régional, laquelle se traduira par l’introduction en bourse de plusieurs entreprises de la sous-région.

Entretien avec Brice R. Mbodiam

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