Caster Semenya : pour quelques millimoles de testostérone en trop

Caster Semenya : pour quelques millimoles de testostérone en trop

(Ecofin Hebdo) - A Lausanne, en Suisse, la championne olympique Caster Semenya mène un combat d’un genre particulier. L’athlète sud-africaine affronte à Lausanne, devant le Tribunal arbitral du sport, la Fédération internationale d’athlétisme. L’institution a adopté une règle obligeant les femmes produisant un taux élevé de testostérone à le faire baisser médicalement pour participer aux compétitions internationales d’athlétisme se déroulant sur une distance comprise entre 400 m et 1609 m.

Depuis une semaine, la ville de Lausanne est le théâtre d’une procédure qui pourrait à jamais changer les standards du sport féminin. En mars 2018, la Fédération internationale d’athlétisme (FIA) a voté, presque à l’unanimité, une loi obligeant les athlètes féminins ayant un fort taux de testostérone à prendre des médicaments pour le faire baisser pour être autorisées à participer aux compétitions internationales sur certaines distances.

A ce moment, un nom est dans toutes les têtes : Caster Semenya. La championne olympique sud-africaine est devenue au fil des années le visage du problème évoqué par la fédération. Trop musclée, trop peu féminine, mais surtout trop rapide pour ses adversaires, l’athlète subit depuis plusieurs années la suspicion des autorités de sa discipline et parfois du mépris pour sa physiologie particulière. Résiliente victime de propos dégradants et de moqueries sur les réseaux sociaux et parfois dans les stades, la Sud-Africaine a décidé d’agir.

A Lausanne, siège du Tribunal arbitral du sport (TAS), auprès duquel elle a attaqué la décision de la FIA, elle souhaite qu’on ne lui retire pas le droit de rester une femme, pour quelques millimoles de testostérone en trop.

 

Trop forte pour être une femme ?

Les premières images de Caster Semenya ayant fait le tour du monde datent de 2009. Sur la piste du Stade olympique de Berlin, une jeune sud-Africaine de 18 ans domine de la tête et des épaules le 800 m aux championnats du monde d’athlétisme de Berlin.

caster semenya

Trop musclée, trop peu féminine, mais surtout trop rapide pour ses adversaires.

 

Alors qu’elle est encore junior et réalise la meilleure performance mondiale de l’année, une partie du public la siffle.

Alors qu’elle est encore junior et réalise la meilleure performance mondiale de l’année, une partie du public la siffle.

En cause, ses épaules larges et ses biceps trop développés, sa voix, trop rauque, mais surtout, une performance trop étonnante pour être celle d’une jeune femme de 18 ans.

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Pierre Weiss : « C’est clair que Semenya est une femme, mais peut-être pas à 100 % »

 

Pour Pierre Weiss, à l’époque secrétaire général de la Fédération internationale d’athlétisme, « c’est clair que Semenya est une femme, mais peut-être pas à 100 % ». Quelques jours plus tard, la jeune athlète subit un contrôle d’identité sexuelle dont la fédération garde, dans un premier temps, les résultats secrets, sans pour autant prendre la peine de mettre fin aux rumeurs. La fédération a fini, très récemment, par dévoiler aux Britanniques du Times, des auditions de l’athlète. La fédération la considère comme « un mâle biologique ».

La fédération a fini, très récemment, par dévoiler aux Britanniques du Times, des auditions de l’athlète. La fédération la considère comme « un mâle biologique ».

En 2016, l’athlète britannique Paula Radcliffe déclare que la présence de la Sud-Africaine aux J.O de 2016 est nocive pour l’équité de la course. Mais le fait que le taux de testostérone produit par le corps de Caster Semenya soit plus élevé que chez les autres femmes, suffit-il pour retirer à la double championne olympique le droit d’être considérée comme une femme lors des compétitions d’athlétisme ? Une hérésie selon sa mère.

 

Parcours d’une perpétuelle polémique

« Pour moi qui suis sa mère et qui ai changé ses couches quand elle était petite, c’était surréaliste d’entendre des gens accuser ma fille d’être un homme », s’étonne Dorcus Semenya, la mère de l’athlète née le 7 janvier 1991 à Pietersburg en Afrique du Sud. Pour sa famille et, ce, depuis son plus jeune âge, Caster Semenya est juste une passionnée de sport.

« Pour moi qui suis sa mère et qui ai changé ses couches quand elle était petite, c’était surréaliste d’entendre des gens accuser ma fille d’être un homme », s’étonne Dorcus Semenya, la mère de l’athlète.

C’est d’abord du football qu’elle s’amourache à l’âge de 4 ans, avant de s’intéresser plus tard à l’athlétisme. Elle commence à s’entrainer auprès de Phineas Sako, un entraineur local, le tout premier de la championne. Elle apprend, pieds nus, les rudiments de la course. « Dès son premier jour, je voyais la championne en elle. Cela se remarquait, d’une part, à son aisance parmi les autres enfants venus apprendre la course et plus tard à son aisance parmi ses adversaires. D’autre part, quand le moment venait de courir, elle devenait une véritable merveille », confie Phineas Sako. Les mois suivants, Caster Semenya remporte des dizaines de médailles au plan local. Sa grand-mère s’exclamera alors, sur un ton presque prophétique, « ces médailles que tu ramènes finiront par te nourrir un jour ». Elle continue de gravir les échelons jusqu’en 2009. Cette année-là, elle remporte toutes les compétitions junior du 800 m, devenu sa spécialité, auxquelles elle participe. Lorsqu’elle se qualifie pour les championnats du monde, la FIA demande à son pays de la disqualifier, à cause des soupçons sur son genre.

Caster Semenya

Malgré tout, le gouvernement sud-africain reste de son côté.

 

L’Afrique du Sud refuse et après sa victoire à Berlin, une véritable cabale médiatique est lancée contre l’athlète. Malgré tout, le gouvernement sud-africain reste de son côté. Elle est accueillie comme une véritable héroïne.

L’Afrique du Sud refuse et après sa victoire à Berlin, une véritable cabale médiatique est lancée contre l’athlète. Malgré tout, le gouvernement sud-africain reste de son côté. Elle est accueillie comme une véritable héroïne.

Mais au plan international, elle n’est autorisée à participer à aucune compétition. Finalement, elle sera de nouveau autorisée à concourir à l’international le 6 juillet 2010. Environ une dizaine de jours plus tard, elle retourne sur les pistes et remporte deux courses mineures en Finlande. Le 22 août 2010, à Berlin, sur la piste où elle avait remporté l’or, elle repasse sous la barre des 2 minutes pour la première fois depuis la controverse. Le blocage mental est vaincu. En 2011, la FIA met officiellement en place une règle qui ne permet aux femmes de participer à une compétition que si leur taux de testostérone est «  inférieur à celui des hommes », calculé en faisant la moyenne chez les athlètes masculins. Pour la première fois, Caster Semenya suit un traitement hormonal afin de pouvoir participer. Malgré cela, lors des championnats du monde de  2011, elle gagne facilement sa demi-finale. En finale, elle fait la course en tête avant que la Russe Mariya Savinova, ne la double peu avant la ligne d'arrivée. La Sud-Africaine finira même troisième. En 2012, Caster Semenya, porte-drapeau de la nation arc-en-ciel aux Jeux olympiques d'été, remporte la médaille d'argent du 800 mètres féminin. Elle est une fois de plus battue par Mariya Savinova qui se moque ouvertement de son physique. 3 ans plus tard, l'Agence mondiale antidopage demande que la Russe et quatre de ses compatriotes soient interdits à vie pour violation des règles antidopage aux Jeux olympiques. Finalement la médaille d’or revient à Caster Semenya.

Elle est une fois de plus battue par Mariya Savinova qui se moque ouvertement de son physique.

En 2016, elle brille également sur 400 m et sur 800 m. En 2017, lors des championnats du monde de Londres, elle remporte son troisième titre mondial sur 800 mètres et finit troisième sur 1500 mètres.

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Caster Semenya, porte-drapeau de la nation arc-en-ciel.

 

En mars 2018, elle décroche un diplôme de Sciences du sport. Elle souhaite, à la fin de sa carrière d’athlète, lancer une fondation pour permettre aux enfants sud-africains les plus défavorisés d’accéder à des équipements sportifs de qualité. Plus tôt dans l’année, l’athlète a épousé sa compagne Violet Raseboya. Dans la même période, la fédération adopte une loi obligeant les athlètes féminines, courant sur une distance comprise entre 400 m et 1609 m, à avoir un taux de testostérone de 5mmol par litre de sang. Celles qui dépassent ce taux doivent prendre des médicaments pour le faire baisser. Mais l’étude de la fédération justifiant cette loi est très critiquée. L’impact de la testostérone sur les performances est très discuté; et pour beaucoup, le texte a été conçu pour ralentir spécifiquement une Caster Semenya trop rapide pour la concurrence.

 

Des soutiens forts et l’espoir de la jurisprudence Dutee Chand contre une loi ciblée ?

Pour Bernard Amsalem, ancien président de la Fédération française d’athlétisme et unique conseiller ayant voté contre la loi qui pose, selon lui, de nombreux problèmes,  « L’étude nous dit qu’il y a beaucoup de filles qui sortent de la normalité au niveau de la testostérone, mais encore faut-il se mettre d’accord sur la normalité qui, avant, était fixée à 10 et maintenant l’est à la moitié. J’ai voulu savoir si parmi les hommes, on observait les mêmes différences de taux, et on m’a répondu positivement. Et alors pourquoi on traiterait les femmes différemment des hommes ? On m’a répondu que les différences étaient moins importantes », confie l’intéressé au Figaro. Pour lui, « ce règlement est discriminatoire, car dirigé vers une athlète en particulier qui, par nature, et non par choix, est ainsi ». Cet avis est partagé par de nombreux experts. Par exemple, « la fédération dit avoir trouvé une relation entre la performance et une valeur élevée de testostérone dans le saut à la perche, le lancer du marteau, le 400 m, le 800 m et le 400 m haies. Sauf que dans le règlement, on met juste le 400, le 800 et on rajoute le 1500 [une autre distance appréciée par Caster Semenya, NDLR] », explique Pierre-Jean Vazel, entraîneur d’athlétisme. 

Pour Frédéric Depiesse, président de la commission médicale de la fédération française d’athlétisme, le taux de testostérone ne semble pas si important pour la performance. « J’ai vu des athlètes masculins avec un taux très bas être super performants et, dans la même discipline, des athlètes avec des taux très élevés avoir des résultats moyens », explique-t-il. Caster Semenya est également défendue par les légendes du tennis Billie Jean King et Martina Navratilova. Cette dernière pense également que le choix des distances concernées par la mesure prouve un ciblage de la Sud-Africaine.

« J’ai vu des athlètes masculins avec un taux très bas être super performants et, dans la même discipline, des athlètes avec des taux très élevés avoir des résultats moyens.»

Elle est également fortement accompagnée par son président, Cyril Ramaphosa, qui la considère comme « sa fille en or ». Dans le même temps, Caster Semenya peut compter sur la jurisprudence Dutee Chand. Cette dernière est une sprinteuse indienne qui a attaqué, en 2015, la règle des « tests de genre ». Le TAS a statué en sa faveur et estimé qu'il n'y avait aucune preuve scientifique prouvant que les femmes ayant des taux élevés de testostérone avaient un avantage injuste sur les autres. Malgré tout, à Lausanne, rien n’indique pour le moment que le jugement sera en faveur de Caster Semenya.

Servan Ahougnon

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