Joel Andrianomearisoa : l’âme malgache sous toutes ses formes

Joel Andrianomearisoa : l’âme malgache sous toutes ses formes

(Ecofin Hebdo) - « La carte de l’art en Afrique ce n’est pas forcément une carte économique. Ce sont les pays qui suscitent une meilleure confiance en l’avenir qui disposent d’un marché de l’art » constate Marie-Cécile Zinsou. A Madagascar, alors que le pays sort d’une élection présidentielle, il vient d’obtenir, pour la toute première fois de son histoire, un pavillon pour la Biennale de Venise. La représentation de l’Ile rouge, à l’un des évènements artistiques les plus importants du monde, sera géré par Joël Andrianomearisoa. Avec la gestion du pavillon malgache, l’artiste endosse également la responsabilité de dessiner les esquisses du futur artistique de son pays.

 

En octobre dernier, les autorités malgaches ont annoncé que leur pays participerait à la Biennale de Venise, la plus importante manifestation d'Art contemporain au monde.

grand canal venise

Venise, le Grand Canal.

 

L’artiste chargé de représenter Madagascar du 11 mai au 24 novembre prochain est Joel Andrianomearisoa. Le Malgache, qui se définit comme un créateur de formes devra sublimer l’espace accordé à son pays. Il aura l’immense tâche de faire tenir en 250m² et 8m de hauteur, les aspirations d’une île de 586 884 km² qui débute, avec un président récemment élu, son nouveau cycle de reconstruction.

 

Madagascar, cet ouroboros

Après l’annonce de la participation de Madagascar à la Biennale de Venise, Joel Andrianomearisoa faisait penser à un enfant sur le chemin d’un magasin de jouets en plein réveillon de noël. « Je vais essayer à 2000 % d'y apporter une âme malgache. La littérature sera présente. Elle sera écrite. Mais elle sera sonore, à un moment, aussi. Moi je suis toujours un peu contre cette idée de comprendre l'art. Je pense qu'il faut juste s'émouvoir de temps en temps. Ce que je vais tenter de faire pour la Biennale et pour la première participation de Madagascar, c'est de placer cette idée de l'âme malgache dans le monde contemporain d'aujourd'hui », avait déclaré l’artiste. Mais l’âme de ce pays qui semble tout reprendre à zéro, à chaque fois, A quoi ressemble-t-elle ?

« Ce que je vais tenter de faire pour la Biennale et pour la première participation de Madagascar, c'est de placer cette idée de l'âme malgache dans le monde contemporain d'aujourd'hui »

Le 16 décembre, un débat télévisé opposait les deux candidats en lice pour le second tour de la présidentielle. Deux hommes que les Malgaches connaissent bien : Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana. Ce dernier, en 2002, avait chassé du pouvoir Didier Ratsiraka, avant qu’Andry Rajoelina ne lui fasse subir le même sort en 2009. Alors que le monde craignait pour l’Ile rouge, Joel Andrianomearisoa avait toujours espoir pour Madagascar.

joel andrianomearisoa magnina moonlight 2010 2011

« J’ai toujours eu une volonté de fabriquer des formes. »

 

« Le pays annonce une nouvelle ère de son histoire qui est assez courte politiquement. On a eu notre première république Malgache en 1960. On n’a pas eu beaucoup de diversité dans les propositions politiques depuis. Heureusement, aujourd’hui on n’est pas dans une vision totalitaire. Il y a pour une fois de vraies manifestations des deux côtés, il y a des ralliements et je trouve ça intéressant. Ce qui n’existait pas. Il y a aussi ce que l’on peut appeler une opposition, ce qui n’existait pas non plus au départ », explique l’artiste.

« Il y a pour une fois de vraies manifestations des deux côtés, il y a des ralliements et je trouve ça intéressant. Ce qui n’existait pas. Il y a aussi ce que l’on peut appeler une opposition, ce qui n’existait pas non plus au départ »,

Ce pays, il le découvre en 1977, année de sa naissance à Antananarivo. L’art croise son chemin quelques années plus tard. « Le moment n’a jamais été clair, donc je ne peux pas donner une période précise. J’ai toujours eu une volonté de fabriquer des formes. Ensuite, elles se sont manifestées sous des formes de performances ayant trait au design, à la mode. C’est pour ça que je me suis dit que c’est mieux de faire une école d’architecture parce que c’est une forme que je ne connaissais pas et cela pourrait rajouter autre chose à ma connaissance », confie Joel Andrianomerisoa. Dans les faits, il suit, dès l’âge de 12 ans, des cours à l'institut des métiers des arts plastiques et remporte même le prix le « jeune talent d'Antanananarivo ». A 19 ans, il quitte Madagascar pour étudier à l'école Spéciale d'Architecture, à Paris. A cette époque, il doit faire avec le scepticisme de sa famille. « Ce n’était pas la chose la plus rassurante du côté familial. Ma famille est conservatrice et ils n’ont jamais pensé que devenir artiste pouvait être un futur envisageable. L’un de mes grands-pères voulait plutôt que je sois un ingénieur ou médecin », se rappelle Joel Andrianomearisoa.

les cles de linfini

« L’un de mes grands-pères voulait plutôt que je sois un ingénieur ou médecin »

 

On ne peut pas vraiment leur en vouloir. A cette époque, en 1996, le président Albert Zafy vient d’être destitué. La situation économique du pays n’est pas reluisante. Il faut miser sur des valeurs, des métiers sûrs.

 

Joel Andrianomérisoa et l’espoir malgache

 Après l’obtention de son diplôme d’architecture, en 2003, Joel Andrianomérisoa se lance dans ses premiers travaux. « La décision de devenir artiste, je ne l’ai pas prise. C’est plutôt arrivé avec la reconnaissance du milieu. Des personnes comme l’artiste camerounais Pascal Martine, qui m’a aidé à obtenir ma première invitation pour une exposition à Sydney, et Alice Morgaine, qui est à l’origine de ma première exposition à la chapelle de la Sorbonne, ont été très importantes. Le déclic n’a pas été solitaire », se souvient l’artiste malgache.

« La décision de devenir artiste, je ne l’ai pas prise. C’est plutôt arrivé avec la reconnaissance du milieu. Des personnes comme l’artiste camerounais Pascal Martine, qui m’a aidé à obtenir ma première invitation pour une exposition à Sydney.»

Son art, toujours très influencé par l’architecture, devient pluridisciplinaire. L’artiste enchaîne alors les expositions. A Madagascar, en Turquie, en Belgique, en Grande-Bretagne, en Espagne et en France, pour ne citer que ces pays, il devient un des artistes les plus prisés du milieu. Que ce soit en tant que photographe, sur textile, sur toile ou avec d’autres médiums, le Malgache arrive à donner forme aux émotions. Sa carrière, même si sa réputation est déjà mondiale, semble pourtant à un tournant, avec la Biennale de Venise. « C’est une exposition qui devient importante parce qu’il y a des enjeux et attentes surtout. Il y a une pression, un basculement par rapport à une carrière. C’est comme ça que le monde de l’art fonctionne. Dans la mode par exemple, quand tu fais la couverture de Vogue, c’est une consécration. C’est à peu près la même chose », confie Joel Andrianomérisoa.

Sa carrière, même si sa réputation est déjà mondiale, semble pourtant à un tournant, avec la Biennale de Venise.

Son travail, pour l’évènement, consistera à retracer l’histoire artistique, mais pas seulement, de son pays. « Nous avons une histoire de l’art à Madagascar. Nous avons eu l’école des beaux-arts et tout ça était lié à la France. A partir du moment où nous sommes devenus indépendants, on a eu cette vague qui s’appelle la malgachisation. Tout ce qui avait rapport aux français était écarté. Donc, on n’a plus eu l’École des Beaux-Arts, raison pour laquelle on n’a plus, aujourd’hui, d’artistes plasticiens qui ressortent du lot. Nous avons une histoire de la photographie, nous avons une tradition de la musique », affirme avec fermeté Joel Andrianomérisoa.

Joel Andrianomearisoa Last Year in Antananarivo Exhibition view Courtesy of Tyburn Gallery

« Nous avons une histoire de l’art à Madagascar. »

 

Mais l’artiste ne compte pas se limiter à l’art. « Il faut montrer que Madagascar est présent dans les enjeux de l’art contemporain et dans ceux de la culture. Celle-ci est liée à la politique parce que, monter un pavillon à Venise, ce n’est pas seulement une envie d’artiste, c’est d’abord le désir gouvernemental de s’inscrire dans une manifestation de cet ordre-là », explique l’artiste.

« Il faut montrer que Madagascar est présent dans les enjeux de l’art contemporain et dans ceux de la culture. Celle-ci est liée à la politique parce que, monter un pavillon à Venise, ce n’est pas seulement une envie d’artiste, c’est d’abord le désir gouvernemental de s’inscrire dans une manifestation de cet ordre-là »

Au final, la mission de Joel Andrianomérisoa est plutôt claire. Il doit donner une image fidèle aux réalités et aux émotions malgaches. Ses œuvres pour la biennale de Venise pourraient alors être formées d’espoir. Celui d’Andry Rajoelina, vainqueur des élections présidentielles, qui affiche clairement son ambition de changer l’histoire du pays et de mettre fin aux cycles des éternels recommencements.

Servan Ahougnon

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